Omote et Ura, des concepts ancrés dans la pensée japonaise.

En tant que pratiquants d’aïkido, nous connaissons tous les termes omote et ura, qui constituent les deux versions d’une même technique : omote wasz, où la technique est réalisée en se déplaçant face à l’adversaire et ura waza, où tori va davantage se placer derrière uke. A partir d’un certain niveau de pratique cette distinction à visée pédagogique doit s’effacer afin de permettre un travail bien plus libre, où il s’agit d’adapter la technique exécutée à la situation qui se présente devant nous[1].

L’explication ou la traduction de ces termes japonais pose des difficultés car omote et ura représentent chacun un certain nombre de concepts qui, dans une autre langue, peuvent être transcrits par différents termes en fonction du contexte. En aïkido, le couple positif/négatif est parfois utilisé, mais est souvent réfuté par les techniciens de haut niveau, car cette distinction renvoie à deux notions qui s’opposent, ce qui ne correspond pas à l’idée que représente le couple omote/ura en aïkido[2]. En outre, cette explication est peu claire pour la mise en pratique, alors que l’objectif de cette distinction est plutôt pédagogique. L’interprétation intérieur/extérieur, plus claire spatialement et qui semble logique car conforme à ce que l’on voit n’est pourtant pas meilleure : elle donne en effet à chacun des termes un sens contraire (intérieur pour omote, extérieur pour ura) à celui que le japonais entend exprimer.

En effet, lorsqu’on se tourne vers les kanji, on remarque que le signe utilisé pour écrire omote dans le contexte de l’aïkido (表) désigne, à l’origine, l’aspect extérieur du vêtement, le pan qui est exposé aux regards, que l’on peut traduire par « l’endroit ». En toute logique, le kanji pour écrire ura (裏) symbolise l’intérieur du vêtement ou « l’envers »[3]. Il existe un second kanji se lisant omote (面), qui désigne le masque, notamment celui utilisé en théâtre (appelé aussi noken)[4]. Ici aussi le terme transmet l’idée d’un objet tourné vers l’extérieur, offert aux regards. Ura s’écrit également avec un autre kanji (浦) utilisé en géographie pour désigner la baie ou l’anse, soit une forme qui par sa courbure crée une sensation d’intériorité, où l’on peut se réfugier, se cacher.

Aïkido, habillement, théâtre, description du littoral… cela semble partir dans tous les sens ! Pourquoi ? Parce omote et ura sont des concepts abstraits qui imprègnent l’ensemble de la pensée japonaise et ne sont pas réservés à un domaine en particulier. Ces termes apparaissent d’ailleurs fréquemment dans les conversations[5]. Pour reprendre les termes de Maître Tamura : « Dans tout, il y a omote et ura »[6] !

Ainsi, omote et ura s’immiscent dans toute la conception de l’espace au Japon[7]. Par exemple, l’usage japonais définit le territoire, plus particulièrement les deux façades maritimes de l’île de Honshû, l’île principale, selon deux espaces : Omote Nihon (日本) c’est-à-dire la façade orientale, tournée vers l’Océan Pacifique, très industrialisée et Ura Nihon (裏日本), la côte occidentale donc, donnant sur la mer du Japon, plus rurale et moins développée. Ici, la distinction est faite entre le « ventre du Japon » (Omote Nihon), qui contribue au développement économique alors que l’Ura Nihon est plutôt vu comme le « dos » du pays[8]. Certains voient dans cette nuance les deux facettes du Japon, à l’est le Japon des grandes mégapoles très occidentalisé, moins fidèle à l’esprit d’origine du Japon, et à l’ouest un Japon plus traditionnel[9]. Par extension, le Japon oriental (mais « occidentalisé ») peut être perçu comme tourné vers le monde alors que le Japon oriental est plutôt vu comme replié sur lui-même, la mer qui le baigne étant définie comme japonaise.

Cette idée apparaît aussi à moindre échelle : omote et ura servent à différencier les espaces de la maison traditionnelle, entre espace « public » et espace « privé ». Matériellement, cette différence ne se traduit pas dans la forme ou le décor des pièces mais plutôt dans la position des espaces de la maison par rapport à l’espace extérieur, la rue[10]. Dans les maisons de la bourgeoisie commerçante de l’époque d’Edo, la façade où est situé le magasin – qui en occupe une grande partie – est omote car c’est là que l’on expose ses marchandises et que s’effectuent les affaires commerciales alors que les entrepôts sont perçus comme ura[11]. On retrouve la notion d’omote dans le terme omotegenkan (玄関), qui peut servir à désigner le vestibule, c’est-à-dire un espace situé en façade en lien avec l’extérieur.

 

On pourrait multiplier les exemples de ce type, car omote et ura peuvent se décliner presque à l’infini (par exemple omote peut signifier l’avant du navire ou le revêtement du tatami…)[12]. Terminons en évoquant la place que tient ce double concept dans la vie politique japonaise. Cela ne surprendra personne que cette dernière possède plusieurs niveaux de lecture, mais comment les Japonais la perçoivent-il ? La Diète (le parlement japonais) est qualifiée d’omote car en tant que plus haut organe politique, elle en est la partie visible. C’est le lieu où sont exposés publiquement les résultats du processus de discussion : les mesures et les propositions de loi. Bien sûr, ceux-ci ne seraient rien sans les discussions ou tractations qui visent à les modifier pour satisfaire aux exigences du plus grand nombre (des législateurs s’entend…) : c’est le versant ura de la vie politique. Cela se traduit aussi dans le discours. En omote, l’homme politique pèse ses mots, adapte son discours à l’exposition publique, alors qu’en ura, certaines pensées peuvent être exprimées plus directement. La distinction s’opère véritablement ici entre autorité et pouvoir. Les deux versants ne s’opposent pas, ils sont même indispensables l’un à l’autre[13].

Public, officiel, extérieur, exposé, visible, en façade mais aussi superficiel, consensuel et conforme à la norme sociale d’un côté, et privé, intérieur, intime, l’arrière ou encore le dos ; qualifier l’espace de la maison ou le fonctionnement du système politique : Omote et ura sont des concepts si ancrés dans l’esprit japonais que l’aïkido ne pouvait les éviter.

 

Signature : Hélène Moreau

[1]
Kliestein Bruce, Morihiro Saito, Living aikido : Form, Training, Essence, Berkerley (Ca.) : Norths Atlantic books, 1993 ; Alain Peyrache, Traité didactique d’aïkido traditionnel,) Tamura

[2]
Peyrache Alain, Traité didactique d’aïkido traditionnel, Peyrache 1984

[3]
Emeuriau François, L’aïkido à la lumière des kanji, Noisy-su-Ecole : Budo éditions, 2008

[4]
Berque Augustin (dir.), Dictionnaire de la civilisation japonaise, Paris : Hazan, 1994, p. 560.

[5]
Nakagawa Hisayasu, Introduction à la culture japonaise. Essai d’anthropologie réciproque, Paris : Presses Universitaires de France, 2005, p. 47.

[6]
Tamura Nobuyoshi, L’Aikido, méthode nationale, 1977 (document FFAB).

[7]
Berque Augustin, Le sens de l’espace au Japon : vivre, penser, bâtir, Paris : Editions Arguments, 2004, p. 91.

[8]
Frédéric Louis, Le japon : Dictionnaire et civilisation, Paris : Robert Laffont, 1996, p. 870.

[9]
Moeran Brian, Language and Popular Culture in Japan, Londres : Routledge, 2010.

[10]
L’architecture intérieure traditionnelle japonaise marque peu de différenciation entre les espaces. Berque Augustin, Le Sens de l’espace …, p. 93.

[11]
Berque Augustin, Le Sens de l’espace au Japon… p. 93.

[12]
Berque Augustin, Le sens de l’espace au Japon… p. 92.

[13]
Johnson Chalmers, “Omote (Explicit) and Ura (Implicit) : Translating Japanese Political Terms”, The Journal of Japanese Studies, 6 (1), 1980, p. 89-115, part. p. 91-96.

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